Géostratégie de l’énergie

L’approvisionnement en pétrole et matières premières en voie de raréfaction est devenu l’enjeu géostratégique majeur déterminant la politique des grandes puissances. C’est dans cette optique que le Pentagone reconfigure ses forces et repense sa doctrine stratégique. De l’Asie Centrale à l’Afrique en passant par les Balkans et le Moyen Orient, les USA veulent contrôler les zones de production et les voies d’acheminement des ressources vitales. Dans ce grand jeu, la Navy se voit attribuer un rôle clé, celui de s’assurer de la maîtrise des routes maritimes face au rival chinois. Des dizaines de milliards de dollars lui sont attribués pour financer cette montée en puissance.

Par Michael T. Klare, The Nation, 1er mai 2008

Alors que les préoccupations au quotidien de l’armée américaine sont centrées sur l’Irak et l’Afghanistan, les stratèges militaires dirigent de plus en plus leurs regards au-delà de ces deux conflits. Ils envisagent désormais l’émergence d’un théâtre d’opération global où l’élément déterminant sera la lutte pour les ressources vitales bien plus que, comme par le passé, l’idéologie ou les politiques visant à l’équilibre des forces entre les puissances. Estimant que les États-Unis devaient repenser leur doctrine militaire et reconfigurer leurs forces afin de pouvoir l’emporter dans un tel environnement, les responsables militaires américains ont pris des mesures en vue d’améliorer tant la planification stratégique que les capacités de combat de la nation. Bien que peu d’éléments aient été portés à la connaissance du public, un certain nombre d’indications significatives de cette inflexion sont pourtant connus.

Depuis 2006, le ministère de la défense, dans son rapport annuel intitulé « Puissance Militaire de la République Populaire de Chine », met désormais sur le même plan la compétition pour les ressources et l’éventualité d’un conflit au sujet de Taiwan en tant que causes potentielles pouvant déclencher une guerre entre les États-Unis et la Chine. La préparation à un affrontement pour Taiwan reste « un facteur important » de la modernisation militaire entreprise par la Chine, note l’édition 2008 de ce rapport, mais « l’analyse des acquisitions militaires et de la réflexion stratégique chinoise suggèrent que Beijing développe également des capacités utilisables dans d’autres circonstances, telles qu’un conflit sur les matières premières. » Ce rapport suggère que les Chinois envisagent de renforcer leur capacité de « projection de puissance » dans des régions qui leur fournissent les ressources dont l’importance est critique, en particulier les combustibles fossiles, et que ces efforts constituent une grave menace pour l’Amérique en matière de sécurité.

Le Pentagone a également demandé des fonds cette année pour la mise en place du Commandement Afrique (AFRICOM). Il s’agit là de la première structure de commandement déployée outre-mer depuis 1983, à l’époque où le président Reagan avait créé le Commandement Central (CENTCOM) afin de s’assurer du pétrole du Golfe Persique. Ce nouveau QG est censé concentrer ses efforts sur l’aide humanitaire et la « guerre contre le terrorisme ». Mais lors d’une intervention effectuée à la National Defense University en février dernier, Le Vice Amiral Robert Moeller, commandant adjoint de l’Africom, déclarait que « l’Afrique a de plus en plus d’importance géostratégique » pour les Etats-Unis. Le pétrole est un facteur clé dans cette équation et parmi les défis majeurs posés aux intérêts stratégiques des USA dans la région se trouve l’ « influence croissante en Afrique » de la Chine.

La Russie est elle aussi vue à travers le prisme de la concurrence mondiale pour les approvisionnements en matières premières. Bien que la Russie, contrairement aux Etats-Unis et la Chine, n’ait pas besoin d’importer du pétrole et du gaz naturel pour satisfaire ses besoins propres, elle cherche à dominer le secteur du transport de l’énergie, en particulier vers l’Europe. Ce qui provoque l’inquiétude des hauts fonctionnaires de la Maison Blanche, redoutant la restauration par la Russie de son statut de grande puissance, et qui ont peur que son contrôle accru sur la distribution de d’énergie en Eurasie ne réduise l’influence de l’Amérique dans la région. En réponse à la politique énergétique russe, le gouvernement Bush a pris des mesures destinées à la contrer. « J’ai l’intention de nommer … un coordinateur spécial pour l’énergie qui pourrait notamment consacrer du temps à l’Asie centrale et la région de la Caspienne, » a déclaré la Secrétaire d’État Condoleezza Rice devant la Commission des Affaires Etrangères du Sénat en février dernier, précisant qu’ « il s’agit vraiment d’une partie importante de la diplomatie. » L’une des tâches majeures de ce coordinateur, a-t-elle suggéré, devrait être d’encourager la création d’oléoducs et de gazoducs contournant la Russie, ce qui réduirait d’autant son contrôle sur les flux régionaux d’énergie.

Prises ensemble, ces mesures et d’autres du même type suggèrent qu’un changement majeur est intervenu. Au moment où l’offre mondiale de pétrole de gaz naturel, d’uranium et des principaux minéraux industriels comme le cuivre et le cobalt commence à baisser, alors même que la demande pour ces produits explose, les grandes puissances industrielles sont de plus en plus désireuses de prendre le contrôle de ce qui reste de réserves inexploitées sur la planète [1]. Ces efforts donnent généralement lieu à d’intenses compétitions à coup d’appel d’offres sur les matières premières sur les marchés internationaux. Ceci explique les prix record atteints par tous ces produits de base. Mais ils ont également un aspect militaire, qui prend la forme de livraisons d’armes, de déploiement de missions militaires et de l’installation de bases à l’étranger. Ces mesures ont pour objectif de conforter l’avantage des USA ainsi que de contrer les initiatives prises sur ce terrain par la Chine et les autres concurrents en compétition pour les ressources. Désormais, le Pentagone a placé cette concurrence pour l’accès aux matières premières au centre de sa planification stratégique.

Une relecture d’Alfred Thayer Mahan

Ce n’est pas la première fois que les stratèges américains accordent la priorité à la lutte mondiale pour les ressources vitales. À la fin du XIXe siècle, un groupe très affirmé de penseurs militaires dirigé par l’historien naval et président du Naval War College Alfred Thayer Mahan et son protégé, le futur Sous-Secrétaire de la Marine Theodore Roosevelt, faisait campagne en faveur d’une marine américaine forte et pour l’acquisition de colonies, ceci afin de garantir l’accès aux marchés d’outre-mer et aux matières premières. En fin de compte, leur point de vue a contribué à gagner le soutien de l’opinion publique à la guerre hispano-américaine et, après celle-ci, à l’établissement d’une domination de la Caraïbe et du Pacifique par les États-Unis.

Durant la guerre froide, la vision idéologie était prédominante. La politique de « containment » de l’URSS et la défaite du communisme étaient les objectifs primordiaux de la stratégie américaine. Mais même pendant cette période, la prise en compte des considérations sur les ressources n’était pas totalement négligée. La doctrine Eisenhower de 1957 et la doctrine Carter de 1980, bien que rédigées selon les normes de la rhétorique anti-soviétique en vigueur, étaient principalement destinées à assurer l’accès des États-Unis dans un golfe Persique riche en réserves pétrolières. Et lorsque le Président Carter a créé le noyau de CENTCOM en 1980, sa mission première était de protéger les flux pétrolier en provenance du golfe Persique, pas de contenir l’influence de l’Union Soviétique.

Après la guerre froide, le premier Président Bush a tenté – et échoué – de mettre sur pied une coalition mondiale d’États partageant les mêmes convictions – le « nouvel ordre mondial » – qui permettrait de maintenir la stabilité internationale et autoriserait les intérêts et les entreprises occidentales (c’est-à-dire au premier chef américaines) à étendre leur influence sur toute la planète. Cette approche, sous une forme plus édulcorée, a ensuite été reprise par le Président Clinton. Mais le 11 septembre et la campagne incessante menée depuis par le gouvernement Bush contre les « Etats voyous », notamment l’Irak sous Saddam Hussein et l’Iran, a réintroduit une dimension idéologique dans la planification stratégique des États-Unis. Comme le déclare George W. Bush, la « guerre contre le terrorisme » et les Etats voyous sont des équivalents contemporains des combats idéologiques qui ont été livrés par le passé contre le fascisme et le communisme. Mais en examinant ces questions de près il est impossible de dissocier le problème du terrorisme au Moyen-Orient, ou le défi posé par l’Irak et l’Iran, de l’histoire de l’exploitation occidentale du pétrole dans cette région.

L’approvisionnement en pétrole et matières premières en voie de raréfaction est devenu l’enjeu géostratégique majeur déterminant la politique des grandes puissances. C’est dans cette optique que le Pentagone reconfigure ses forces et repense sa doctrine stratégique. De l’Asie Centrale à l’Afrique en passant par les Balkans et le Moyen Orient, les USA veulent contrôler les zones de production et les voies d’acheminement des ressources vitales. Dans ce grand jeu, la Navy se voit attribuer un rôle clé, celui de s’assurer de la maîtrise des routes maritimes face au rival chinois. Des dizaines de milliards de dollars lui sont attribués pour financer cette montée en puissance.

Par Michael T. Klare, The Nation, 1er mai 2008

Alors que les préoccupations au quotidien de l’armée américaine sont centrées sur l’Irak et l’Afghanistan, les stratèges militaires dirigent de plus en plus leurs regards au-delà de ces deux conflits. Ils envisagent désormais l’émergence d’un théâtre d’opération global où l’élément déterminant sera la lutte pour les ressources vitales bien plus que, comme par le passé, l’idéologie ou les politiques visant à l’équilibre des forces entre les puissances. Estimant que les États-Unis devaient repenser leur doctrine militaire et reconfigurer leurs forces afin de pouvoir l’emporter dans un tel environnement, les responsables militaires américains ont pris des mesures en vue d’améliorer tant la planification stratégique que les capacités de combat de la nation. Bien que peu d’éléments aient été portés à la connaissance du public, un certain nombre d’indications significatives de cette inflexion sont pourtant connus.

Depuis 2006, le ministère de la défense, dans son rapport annuel intitulé « Puissance Militaire de la République Populaire de Chine », met désormais sur le même plan la compétition pour les ressources et l’éventualité d’un conflit au sujet de Taiwan en tant que causes potentielles pouvant déclencher une guerre entre les États-Unis et la Chine. La préparation à un affrontement pour Taiwan reste « un facteur important » de la modernisation militaire entreprise par la Chine, note l’édition 2008 de ce rapport, mais « l’analyse des acquisitions militaires et de la réflexion stratégique chinoise suggèrent que Beijing développe également des capacités utilisables dans d’autres circonstances, telles qu’un conflit sur les matières premières. » Ce rapport suggère que les Chinois envisagent de renforcer leur capacité de « projection de puissance » dans des régions qui leur fournissent les ressources dont l’importance est critique, en particulier les combustibles fossiles, et que ces efforts constituent une grave menace pour l’Amérique en matière de sécurité.

Le Pentagone a également demandé des fonds cette année pour la mise en place du Commandement Afrique (AFRICOM). Il s’agit là de la première structure de commandement déployée outre-mer depuis 1983, à l’époque où le président Reagan avait créé le Commandement Central (CENTCOM) afin de s’assurer du pétrole du Golfe Persique. Ce nouveau QG est censé concentrer ses efforts sur l’aide humanitaire et la « guerre contre le terrorisme ». Mais lors d’une intervention effectuée à la National Defense University en février dernier, Le Vice Amiral Robert Moeller, commandant adjoint de l’Africom, déclarait que « l’Afrique a de plus en plus d’importance géostratégique » pour les Etats-Unis. Le pétrole est un facteur clé dans cette équation et parmi les défis majeurs posés aux intérêts stratégiques des USA dans la région se trouve l’ « influence croissante en Afrique » de la Chine.

La Russie est elle aussi vue à travers le prisme de la concurrence mondiale pour les approvisionnements en matières premières. Bien que la Russie, contrairement aux Etats-Unis et la Chine, n’ait pas besoin d’importer du pétrole et du gaz naturel pour satisfaire ses besoins propres, elle cherche à dominer le secteur du transport de l’énergie, en particulier vers l’Europe. Ce qui provoque l’inquiétude des hauts fonctionnaires de la Maison Blanche, redoutant la restauration par la Russie de son statut de grande puissance, et qui ont peur que son contrôle accru sur la distribution de d’énergie en Eurasie ne réduise l’influence de l’Amérique dans la région. En réponse à la politique énergétique russe, le gouvernement Bush a pris des mesures destinées à la contrer. « J’ai l’intention de nommer … un coordinateur spécial pour l’énergie qui pourrait notamment consacrer du temps à l’Asie centrale et la région de la Caspienne, » a déclaré la Secrétaire d’État Condoleezza Rice devant la Commission des Affaires Etrangères du Sénat en février dernier, précisant qu’ « il s’agit vraiment d’une partie importante de la diplomatie. » L’une des tâches majeures de ce coordinateur, a-t-elle suggéré, devrait être d’encourager la création d’oléoducs et de gazoducs contournant la Russie, ce qui réduirait d’autant son contrôle sur les flux régionaux d’énergie.

Prises ensemble, ces mesures et d’autres du même type suggèrent qu’un changement majeur est intervenu. Au moment où l’offre mondiale de pétrole de gaz naturel, d’uranium et des principaux minéraux industriels comme le cuivre et le cobalt commence à baisser, alors même que la demande pour ces produits explose, les grandes puissances industrielles sont de plus en plus désireuses de prendre le contrôle de ce qui reste de réserves inexploitées sur la planète [1]. Ces efforts donnent généralement lieu à d’intenses compétitions à coup d’appel d’offres sur les matières premières sur les marchés internationaux. Ceci explique les prix record atteints par tous ces produits de base. Mais ils ont également un aspect militaire, qui prend la forme de livraisons d’armes, de déploiement de missions militaires et de l’installation de bases à l’étranger. Ces mesures ont pour objectif de conforter l’avantage des USA ainsi que de contrer les initiatives prises sur ce terrain par la Chine et les autres concurrents en compétition pour les ressources. Désormais, le Pentagone a placé cette concurrence pour l’accès aux matières premières au centre de sa planification stratégique.

Une relecture d’Alfred Thayer Mahan

Ce n’est pas la première fois que les stratèges américains accordent la priorité à la lutte mondiale pour les ressources vitales. À la fin du XIXe siècle, un groupe très affirmé de penseurs militaires dirigé par l’historien naval et président du Naval War College Alfred Thayer Mahan et son protégé, le futur Sous-Secrétaire de la Marine Theodore Roosevelt, faisait campagne en faveur d’une marine américaine forte et pour l’acquisition de colonies, ceci afin de garantir l’accès aux marchés d’outre-mer et aux matières premières. En fin de compte, leur point de vue a contribué à gagner le soutien de l’opinion publique à la guerre hispano-américaine et, après celle-ci, à l’établissement d’une domination de la Caraïbe et du Pacifique par les États-Unis.

Durant la guerre froide, la vision idéologie était prédominante. La politique de « containment » de l’URSS et la défaite du communisme étaient les objectifs primordiaux de la stratégie américaine. Mais même pendant cette période, la prise en compte des considérations sur les ressources n’était pas totalement négligée. La doctrine Eisenhower de 1957 et la doctrine Carter de 1980, bien que rédigées selon les normes de la rhétorique anti-soviétique en vigueur, étaient principalement destinées à assurer l’accès des États-Unis dans un golfe Persique riche en réserves pétrolières. Et lorsque le Président Carter a créé le noyau de CENTCOM en 1980, sa mission première était de protéger les flux pétrolier en provenance du golfe Persique, pas de contenir l’influence de l’Union Soviétique.

Après la guerre froide, le premier Président Bush a tenté – et échoué – de mettre sur pied une coalition mondiale d’États partageant les mêmes convictions – le « nouvel ordre mondial » – qui permettrait de maintenir la stabilité internationale et autoriserait les intérêts et les entreprises occidentales (c’est-à-dire au premier chef américaines) à étendre leur influence sur toute la planète. Cette approche, sous une forme plus édulcorée, a ensuite été reprise par le Président Clinton. Mais le 11 septembre et la campagne incessante menée depuis par le gouvernement Bush contre les « Etats voyous », notamment l’Irak sous Saddam Hussein et l’Iran, a réintroduit une dimension idéologique dans la planification stratégique des États-Unis. Comme le déclare George W. Bush, la « guerre contre le terrorisme » et les Etats voyous sont des équivalents contemporains des combats idéologiques qui ont été livrés par le passé contre le fascisme et le communisme. Mais en examinant ces questions de près il est impossible de dissocier le problème du terrorisme au Moyen-Orient, ou le défi posé par l’Irak et l’Iran, de l’histoire de l’exploitation occidentale du pétrole dans cette région.
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Vieux 10/05/2008, 14h08 #2
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L’extrémisme islamique du type de celui propagé par Ousama Ben Laden et Al-Qaida a de nombreuses racines, mais l’un de ses principaux griefs est que l’agression et l’occupation par l’occident des terres de l’islam – et l’humiliation des peuples et de la culture musulmane qui en résulte – provient de sa soif de pétrole Moyen-Oriental. « Rappelez-vous aussi que la principale raison pour laquelle nos ennemis contrôlent nos terres c’est pour voler notre pétrole, » déclarait Ben Laden dans un discours enregistré à l’adresse de ses sympathisants en décembre 2004. « En conséquence, faites tout ce que vous pouvez pour mettre fin au plus grand vol de pétrole de l’histoire. »

De la même façon, le conflit opposant les Etats-Unis avec l’Iraq et l’Iran a été largement déterminé par le principe fondamental de la doctrine Carter énonçant que les États-Unis ne permettraient pas l’émergence d’une puissance ennemie qui puisse exercer un contrôle sur le flux de pétrole en provenance du Golfe Persique et donc – pour reprendre les termes employés par le Vice Président Dick Cheney – « d’être en mesure de dicter l’avenir de la politique énergétique mondiale. » Le fait que ces pays puissent vouloir se doter d’armes de destruction massive ne fait que compliquer la tâche pour neutraliser la menace qu’ils représentent, mais cela ne modifie pas la logique stratégique sous-jacente.

Les préoccupations concernant la sécurité des ressources vitales ont donc été au coeur de la planification stratégique depuis fort longtemps. Mais désormais, la place accordée à cette question indique un changement qualitatif dans la pensée stratégique des États-Unis, qui n’a d’égal au plan historique que le projet impérial qui a conduit à la guerre hispano-américaine il y a de cela un siècle. A la différence que cette fois, l’évolution en cours est motivée non par une foi optimiste en la capacité des USA à dominer l’économie mondiale, mais en grande partie par l’assombrissement des perspectives en ce qui concerne la disponibilité future de ces ressources vitales ainsi que par l’intense concurrence de la Chine et des autres locomotives économiques montantes. Face à ces deux défis, les stratèges du Pentagone pensent que le fait d’assurer la primauté des États-Unis dans cette lutte mondiale pour les ressources doit constituer la priorité de la politique militaire américaine.

Retour vers le futur

Conformément à cette perspective, une insistance nouvelle est mise sur le rôle mondial de la Marine. Reprenant un langage qui semblerait étonnamment familier à Alfred Mahan et au premier président Roosevelt, la Navy, le corps des Marines et les Gardes Côtes ont dévoilé en octobre une « Stratégie de Coopération pour la Puissance Maritime au 21ème siècle » qui met l’accent sur le fait que l’Amérique a besoin de dominer les océans et de défendre l’essentiel des voies maritimes qui relient l’Amérique avec ses marchés situés outre-mer et les régions d’où proviennent ses ressources :

Durant les quatre dernières décennies, le total du commerce maritime a plus que quadruplé : 90% du commerce mondial et les deux tiers du pétrole sont transportées par mer. Les routes maritimes et les infrastructures côtières sont le lien vital de l’économie mondiale moderne …. L’augmentation de la consommation de masse et la concurrence accrue pour les ressources, la raréfaction de celles-ci, pourraient encourager les états à revendiquer une souveraineté accrue sur de plus vastes étendues maritimes, les cours d’eau et les ressources naturelles, créant une source potentielle de conflit.

Pour faire face à ce danger, le ministère de la défense a entrepris une ambitieuse modernisation de la flotte de combat, incluant la conception et l’achat de nouveaux porte-avions, de destroyers, de croiseurs, de sous-marins et d’un nouveau type de navire de « combat littoral ». Cet effort pourrait nécessiter des décennies pour être achevé et coûter des centaines de milliards de dollars. Certains éléments de ce plan ont été dévoilés par le Président Bush et le Secrétaire à la défense Gates dans le projet de budget pour l’exercice 2009, présenté en février. Parmi les grands programmes de construction navale décrits dans le budget on trouve :

4,2 milliards de dollars pour une nouvelle génération de porte-avions à propulsion nucléaire.

3,2 milliards pour un troisième destroyer lance-missile de la classe Zumwalt. Ces navires dotés de capacités de furtivité avancées serviront également de « banc d’essai » pour une nouvelle classe de missiles de croisière, le CG(X).

1,3 milliards pour les deux premiers navires de combat littoral.

3,6 milliards pour un nouveau sous-marin de la classe Virginia, qui est à l’heure actuel le programme le plus sophistiqué au monde dans ce type de navire.

Les projets de programmes de construction navale coûteront 16,9 milliards de dollars au cours de l’exercice 2009, venant s’ajouter aux 24,6 milliards votés pour l’exercice 2007 et l’exercice 2008.

La nouvelle perspective stratégique de la Navy se traduit non seulement par l’achat de nouveaux navires, mais aussi dans le déploiement de ceux qui sont déjà en service. Jusqu’à une date récente la plupart des unités navales étaient concentrées dans l’Atlantique Nord, la Méditerranée et le Nord-Ouest du Pacifique, en appui des forces américaines affectées à l’OTAN et dans le cadre de la défense des pactes signés avec la Corée du Sud et le Japon. Ces liens figurent toujours en bonne place dans les calculs stratégiques, mais l’accent est mis de plus en plus sur la protection indispensable des routes commerciales dans le golfe Persique, le sud-ouest du Pacifique et le golfe de Guinée (proche des principaux producteurs de pétrole en Afrique). Ainsi en 2003, le chef des forces américaines en Europe a déclaré que le groupe aéronaval sous son commandement, passerait moins de mois en Méditerranée et serait « la moitié du temps le long de la côte ouest de l’Afrique. »

Ce sont des préoccupations semblables qui motivent la réorganisation des bases situées outre-mer entreprise au cours de ces dernières années. Lorsque le gouvernement Bush est entré en fonction, la plupart des bases principales se trouvaient en Europe occidentale, au Japon ou en Corée du Sud. Sous la direction de Donald Rumsfeld, alors Secrétaire à la Défense, le Pentagone a commencé à déplacer ses forces des régions situées au marges de l’Eurasie en direction des zones du sud et du centre de celle-ci, tout particulièrement dans la partie Centre-Est de l’Europe, en Asie centrale et en Asie du sud-ouest – ainsi que vers l’Afrique du Nord et l’Afrique Centrale. Ce sont certes les régions où se trouvent Al-Qaida et les « Etats voyous » Moyen-orientaux – mais elles recèlent également 80% ou plus des réserves mondiale de pétrole et de gaz, ainsi que les gisements d’uranium, de cuivre, de cobalt et d’autres matières premières utilisées par l’industrie. Comme nous l’avons déjà indiqué précédemment, il est impossible de séparer ces deux dimensions dans les calculs stratégiques des États-Unis.

Un exemple en est fourni par le projet américain consistant à installer une base de soutien logistique permettant de mener des opérations de combat dans le bassin de la mer Caspienne et en Asie centrale. Les relations des USA avec les États de la région ont été établies plusieurs années avant le 11 septembre et visent à protéger le flux de pétrole en provenance de la mer Caspienne en direction de l’occident. Estimant que le bassin de la mer Caspienne pourrait se révéler une nouvelle source précieuse de pétrole et de gaz naturel, le Président Clinton avait travaillé sans relâche pour ouvrir cette région pétrolière aux intérêts américains. Très conscient de l’existence de conflits ethniques endémiques dans cette région du monde, il a cherché à renforcer les capacités militaires des gouvernements amis et à préparer une éventuelle intervention des forces américaines. Le Président Bush a ensuite poursuivi ces efforts, en augmentant le volume de l’aide militaire américaine et en créant des bases militaires dans les républiques d’Asie centrale.

C’est un ensemble de priorités semblable qui amène le Pentagone à vouloir conserver un réseau de bases « permanentes » en Irak. Nombre de ces installations seront sans doute utilisées pour soutenir la poursuite des opérations contre les forces rebelles, pour des activités de renseignement ou pour la formation de l’armée et des de la police irakiennes. Même si toutes les troupes de combat américaines sont rapatriées conformément aux promesses faites par les sénateurs Clinton et Obama, certaines de ces bases seront probablement maintenues et consacrées à l’entraînement des forces irakiennes qu’ils affirment vouloir poursuivre. De plus, quelques bases au moins sont spécifiquement dédiées à la protection des exportations du pétrole irakien. En 2007, par exemple, la Navy a révélé qu’elle avait mis en place un centre de Commandement et de Contrôle des Opérations, situé au sommet d’une plate-forme pétrolière irakienne offshore dans le golfe Persique pour superviser la protection des terminaux essentiels.

A suivre…
Publication originale The Nation, traduction Contre Info