Les futures anciennes guerres de l’eau

Les futures anciennes guerres de l’eau

Cinq fleuves majeurs de l’Asie qui s’écoulent sur 3 à 6000km chacun, le Brahmapoutre, le Mékong, l’Indus, le fleuve Jaune et le fleuve Bleu ou Yangtsé, ont un point en commun: tous prennent leur source sur le plateau tibétain. Voilà qui ajoute à l’importance géopolitique que la Chine accorde au Tibet. L’Empire du Milieu a pris pied sur le Toit du Monde parce qu’il a soif. Pas moins de trois milliards d’êtres humains sont concernés par l’eau qui provient du Tibet. La guerre de l’eau aura-t-elle pour autant lieu au Tibet?

D’aucuns avaient prédit que «les guerres au XXIe siècle éclateront à cause de l’eau», déclaration que l’on attribue à Ismaïl Serageldin, vice-président de la Banque mondiale à l’époque, c’était en 1995, alors qu’au début de ce nouveau millénaire, des voix s’élevaient à contre-courant. «La seule vraie guerre de l’eau connue remonte à 4500 ans», remarquait dans une interview au Courrier de l’Unesco, paru en octobre 2001, le géographe américain Aaron Wolf qui ajoutait: «Elle a opposé deux cités mésopotamiennes à propos du Tigre et de l’Euphrate dans le sud de l’Irak actuel». Le géographe américain note alors en 2001: «Cependant, au cours des 50 dernières années, on ne s’est battu pour l’eau que 37 fois, dont 27 concernaient Israël et la Syrie, à propos du Jourdain et du Yarmouk». On apprend aussi, que l’expansion des Etats-Unis a besoin de l’eau de la région amazonienne, dit Samir Amin. L’Irak pour le pétrole, l’Amazonie pour l’eau…Présent au IIe forum social pan-amazonien, à Bélem fin janvier 2008, l’économiste Samir Amin, auteur du terme ´´guerres américaines´´, considère que la question énergétique est fondamentale dans le projet hégémonique des Etats-Unis: aujourd’hui c’est le pétrole, demain ce sera le minerai de fer et l’eau.

Voilà donc résumé en quelques lignes, l’état du monde et les conséquences d’un capitalisme sans états d’âme et d’une mondialisation-laminoir. Voyons maintenant comment se présente le monde du fait de la consommation débridée de l’énergie par les pays du Nord. Nous pouvons résumer en deux mots les changements climatiques De plus, la boulimie énergétique du monde industrialisé a abouti à des perturbations de la Terre qui n’arrive plus à supporter les perturbations anthropiques. Le climat se dérègle, c’est désormais une évidence. Il est très probable que bientôt la température moyenne à la surface du globe soit de 2 à 4 degrés supérieure à celle du XXe siècle. Les pays en développement (surtout les pays émergents) vont vouloir, à juste titre, se hisser au rang des puissances occidentales. L’affrontement risque de devenir inévitable. Si les ressources manquaient, qui sera le premier servi? Huit cents millions de Terriens souffrent de famine et ce chiffre va probablement s’aggraver par pénurie d’eau prévisible, stérilisation et désertification de millions d’hectares chaque année, appauvrissement des ressources génétiques, migrations de réfugiés écologiques de plus en plus nombreux En 1992, dans un livre devenu célèbre, le penseur américain Francis Fukuyama décrétait «la fin de l’Histoire».

Le communisme venait de s’effondrer et il ne restait plus, selon lui, de concurrent idéologique à la démocratie libérale et à l’économie de marché. Aujourd’hui, un autre signataire de cette fameuse lettre, Robert Kagan, proclame «le retour de l’Histoire». Il en résume la substance dans le dernier numéro du magazine The New Republic. Contrairement aux grandes espérances de l’après-guerre froide, le monde n’est pas entré dans une ère de consensus idéologique, écrit-il. De fait, un nouveau combat se dessine entre démocraties et autocraties, au premier rang desquelles la Russie et la Chine, un combat qui sera un élément déterminant du monde du XXIe siècle. C’est donc officiel, écrit le professeur Michael Klare: c’est une ère de guerres pour les ressources, qui nous attend. John Reid, le secrétaire à la Défense britannique, a averti que le changement climatique global et l’épuisement des ressources naturelles se conjuguent pour accroître la probabilité de conflits violents portant sur la terre, l’eau et sur l’énergie. Selon lui, le changement climatique «rendra encore plus rares des ressources, l’eau propre, la terre agricole viable, qui sont déjà rares» et cela va «accroître plutôt que décroître la probabilité de conflits violents.» Dans un rapport de 2003 il écrivait: «La violence et les turbulences découlant des tensions créées par des changements abrupts du climat impliquent une menace pour la sécurité nationale, différente de ce que nous avons l’habitude de voir aujourd’hui. (…) Des confrontations militaires peuvent être déclenchées par un besoin désespéré de ressources naturelles comme l’énergie, la nourriture et l’eau plutôt que par des conflits autour de l’idéologie, de la religion ou de l’honneur national.» «Plus de 300 millions de personnes en Afrique manquent aujourd’hui d’accès à l’eau potable» a-t-il fait remarquer et «le changement climatique ne fera qu’aggraver encore cette situation terrible».

Et même si ces désastres sociaux vont se produire principalement dans le monde en développement, les pays plus riches seront entraînés dans la spirale de tels troubles, soit en participant à des opérations de maintien de la paix et d’aide humanitaire, soit en ayant à repousser des immigrants non désirés ou encore en ayant à combattre outre-mer pour l’accès à des approvisionnements en nourriture, pétrole et minéraux.

«Dans ce monde d’Etats guerriers» prédisait en 2003 le Rapport du Pentagone, «la prolifération des armes nucléaires est inévitable». Au fur et à mesure que le pétrole et le gaz naturel vont s’épuiser, de plus en plus de pays se rabattront sur l’énergie nucléaire pour satisfaire leurs besoins d’énergie, et cela «va accélérer la prolifération des armes nucléaires avec le développement par les pays de capacités d’enrichissement et de retraitement de l’uranium dans le but de garantir leur sécurité nationale. La supériorité militaire peut apporter l’illusion d’un avantage dans les luttes pour les ressources vitales à venir, mais ne peut pas nous protéger des ravages du changement climatique mondial…En fin de compte, notre seul espoir d’un futur sûr et garanti réside dans une réduction substantielle de nos émissions de gaz à effet de serre et dans une collaboration avec le reste du monde pour ralentir le rythme du changement climatique mondial».(1)

Que sera le monde du futur?

Face à toutes ces incertitudes dont certaines sont…certaines. Les sociétés du XXIe siècle, écrit Jérôme Bindé, se tâtent. Le XXe siècle a été l’époque des prévisions arrogantes, presque toujours démenties. Le XXIe siècle sera celle de l’incertitude, donc de la prospective. Moins que jamais, nous ne saurions prédire dans quel temps nous vivrons.
Mesurons-nous assez la révolution que ces découvertes introduisent dans la notion du temps? Voici venue la fin des certitudes: le temps n’a pas un avenir, mais des avenirs. Car la nature est désormais imprévisible: elle est histoire. Selon Robert Musil: «La trajectoire de l’histoire n’est pas celle d’une bille de billard qui, une fois découlée, parcourt un chemin défini: elle ressemble plutôt au mouvement des nuages, au trajet d’un homme errant par les rues, dérouté ici par une ombre, là par un groupe de badauds ou une étrange combinaison de façades, et qui finit par échouer dans un endroit inconnu où il ne songeait pas à se rendre.» «La voie de l’histoire, conclut Robert Musil, est assez souvent fourvoiement. Le présent figure toujours la dernière maison d’une ville, celle qui d’une manière ou d’une autre ne fait déjà plus partie de l’agglomération.

Chaque génération nouvelle, étonnée, se demande: qui suis-je? Qui étaient mes prédécesseurs? Elle ferait mieux de se demander: où suis-je? Et de supposer que ses prédécesseurs n’étaient pas autres qu’elle, mais simplement ailleurs.» Ilya Prigogine résume ainsi l’ampleur du bouleversement introduit dans la sphère des savoirs: «Sur quelle branche s’engagera le XXIe siècle? Quel futur pour le futur? (…) Avec la notion de la probabilité, les idées de l’incertain et des futurs multiples font leur entrée même dans les sciences du microscopique. (…) Nous allons d’un monde de certitudes à un monde de probabilités. Nous devons trouver la voie étroite entre un déterminisme aliénant et un univers qui serait régi par le hasard et, dès lors, inaccessible à notre raison.»(3)

Le développement, la qualité de la vie ne sont pas une ligne droite qui doit amener inexorablement à la croissance débridée occidentale. Il nous faut inventer un ´´modus vivendi´´ avec la nature. La planète sera invivable surtout pour ceux qui n’ont aucune façon de se défendre contre les anomalies du climat. Il est à espérer qu’une conscience supranationale émerge et contribue en vue de ce qui reste à sauver de cette Terre avant qu’il ne soit trop tard. Sinon ce sera l’Apocalypse si bien décrite dans les religions monothéistes et les sagesses

Pr Chems-Eddine Chitour
Ecole polytechnique Alger

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :