L’éditorial de Claude Imbert – Cette colère qui monte

Claude Imbert – Le point
Jeudi 17 Avril 2008

Jusqu’à présent, leurs souffrances se cachent. Chez eux, pas de Tibet pour nourrir nos compassions de bien nourris. Pas d’Ingrid Betancourt, pas de figure pathétique pour le trémolo des télévisions. Ces pauvres-là n’ont pas, comme nos assistés, la bouche pleine pour crier dans les rues leur énième rouspétance. Ils sont, eux, les muets d’une multitude lointaine, éparse, anonyme. Des fourmis de la fourmilière humaine, oubliés du Ciel et de la Terre. Une centaine, bientôt peut-être plusieurs centaines de millions qu’écrase une fatalité inconnue de nos contrées. Celle de la faim.

La faim, on la savait peu à peu réduite par le progrès humain à des confins désertiques. Elle resurgit non plus dans les sables mais dans l’entassement géant des grandes métropoles. Une saccade d’émeutes, celles des ventres creux, flambe dans les bidonvilles d’Egypte, de Bolivie, du Mexique, du Pakistan, des Philippines, d’Haïti, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, du Sénégal, et j’en passe… Un crépitement de disettes d’un autre type. Elles étranglent des misérables incapables de se procurer le blé, le riz, le maïs de leur ordinaire que leur arrache l’envolée des prix. Rechute imprévue dans un des enfers de l’humanité !

Dramatique raté de la globalisation des échanges, de la crise financière, de la vertigineuse croissance démographique, de l’aspiration des peuples pauvres vers l’eldorado illusoire des villes, du déracinement de l’agriculture, que sais-je encore… Et qui fait une fois de plus rêver-mais en vain !-d’une maîtrise enfin mondiale… de la mondialisation.

Dans l’immédiat, on dénonce volontiers un effet collatéral de la crise financière. La spéculation, ailleurs échaudée, se reporte sur du « solide » : les matières premières et les denrées de base. Les cours du blé et du riz ont quasiment doublé en une année. Mais la concordance d’une production agricole record et de cette flambée des cours donne à penser que les prix agricoles resteront durablement élevés. Du coup, on réévalue les besoins de la population mondiale et l’avidité de nouveaux mastodontes qui ne produisent plus chez eux de quoi nourrir leur propre population. En fait, l’offre agricole, très performante, augmente brillamment mais pourtant moins que la demande qu’attise la spéculation sur les stocks céréaliers (1).

C’est une épouvantable désillusion ! La mondialisation avait spectaculairement réduit dans le monde les zones de famine récurrente. La production agricole, en permanente croissance, se faisait forte d’anticiper la croissance démographique. Elle peut, d’ailleurs encore, dit-on, s’épanouir jusqu’à nourrir les 9 milliards d’humains qu’on nous promet pour 2050. L’humanité enregistrait ainsi une victoire historique contre la pauvreté. De la perspective de famines inéluctables on était passé à l’état, encore peu satisfaisant mais moins tragique, de zones de « malnutrition ».

Dans cet étranglement imprévu, la nouveauté, c’est celle « de situations où il y a de la nourriture mais où les misérables n’ont pas de quoi la payer ». Alors, dans l’angoisse, et un peu de panique, on recommence à douter qu’une production agricole globale suffise pour satisfaire les besoins mondiaux. Les uns s’alarment d’un détournement de céréales vers l’éthanol et autres biocarburants. Les autres d’une atrophie des cultures vivrières, en Afrique notamment, par le réchauffement climatique et l’exil des paysans vers les villes. D’autres, enfin, d’une évolution de la demande des peuples nouvellement développés et, par exemple, nouveaux consommateurs de viande, d’où un besoin accru de céréales destinées au bétail… Pour finir tombe ce catastrophique pronostic onusien : « Plus de 1 milliard d’humains pourraient avoir chroniquement faim d’ici à 2025, soit 600 millions de plus que précédemment anticipé… »

Tous les pays victimes sont déjà ravagés par des révoltes de désespoir. Et leur tissu social, lacéré par l’ensauvagement de la misère : les crève-la-faim n’ont pas les moyens de la civilité publique : manger d’abord, la morale plus tard… Et, certes, le premier des droits de l’homme est… de survivre !

Conséquence seconde : les pays pauvres vont se raidir contre les riches de la planète. Dans la globalisation qui rapproche-pour le meilleur et pour le pire !-des nations et civilisations aux niveaux de vie si éloignés, la pression politique et migratoire ne peut qu’enfler. Les grands « machins » internationaux commencent de se remuer. Il n’est que temps. Jamais autant de ventres creux n’auront salivé sur nos banquets de riches ! L’Europe, sur ses balcons, entend, au loin, cette colère qui monte…

1. Voir l’excellent dossier du Monde (dimanche 13-lundi 14 avril).

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