La crise alimentaire bouleverse la planète

Le monde a faim. Et il se révolte. Samedi encore, de nouveaux incidents se sont déroulés au Bangladesh pour réclamer une baisse des prix des produits alimentaires. Depuis plusieurs semaines, des émeutes éclatent partout à la surface du globe. Burkina-Faso, Sénégal, Côte d’Ivoire, Egypte… Même des pays généralement épargnés par ces crises de subsistance, comme le Maroc, ont connu des poussées de fièvre.

Au total, selon la FAO (l’organisation de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture), ce sont trente-sept pays qui ont été touchés par ces révoltes. Cette semaine, à Haïti, des manifestations ont fait cinq morts et des dizaines de blessés. Les prix y ont flambé en quelques jours: le sac de riz est passé de 35 à 51 dollars (32 euros). Samedi, le président haïtien René Préval a annoncé qu’il allait le baisser à 43 dollars pour calmer le mécontentement populaire. Dans le même temps, le Premier ministre Jacques-Edouard Alexis a été renversé, après le vote par le Sénat d’une motion de censure. Partout, la même cause produit les mêmes effets: la brusque montée des cours des produits agricoles – en un an, ceux du blé et du riz ont doublé – fait flamber le prix des produits de première nécessité. « L’augmentation sur les céréales peut avoir un effet catastrophique dans les pays qui ne sont pas en autosuffisance alimentaire », a estimé cette semaine le commissaire européen à la Coopération et au Développement, Louis Michel, qui dit redouter « un vrai tsunami économique et humanitaire ».

L’ONU est elle aussi préoccupée, comme le démontre une note interne, révélée hier par le journal Le Monde: « Une des inquiétudes majeures est la possibilité que l’ensemble du système d’aide alimentaire soit incapable de faire
face. » La question s’est aussi invitée au sommet des ministres des Finances du G7 qui se déroule ce week-end à Washington. Et Michel Barnier, le ministre français de l’Agriculture, souhaite mettre la sécurité alimentaire au centre des débats lors de la réunion avec ses homologues européens prévue demain à Bruxelles. La crise est mondiale mais, pour l’heure, elle touche surtout les pays en voie de développement. « Les prix des produits alimentaires sont devenus tellement élevés que les plus pauvres n’y ont plus accès, explique Hervé Guyomard, directeur scientifique à l’Inra. La situation est telle que certains fournisseurs refusent de livrer des pays où ils courent le risque de voir leur marchandise pillée par la population. Autre problème: il n’y a pas de réserves disponibles. Les stocks mondiaux ont atteint leur niveau le plus bas depuis vingt-cinq ans. »

Des fonds spéculatifs sont aussi entrés dans la danse

La soif de consommation des pays émergents, comme la Chine et l’Inde, entretient aussi une demande qui croît plus vite que l’offre. Exemple: la consommation de viande en Chine par habitant est passée de 20 kg en 1980 à 50 kg aujourd’hui. Sachant qu’il faut 7 à 8 kg de céréales pour produire un kilo de viande, difficile de maintenir une stabilité des prix. Et dans ce marché tendu, le moindre accident enraye la machine. Comme ce fut le cas avec les mauvaises récoltes de l’année dernière liées aux conditions climatiques. La demande croissante en biocarburants – près de 100 millions de tonnes de céréales l’an passé – a perturbé un peu plus le marché. « C’est du jamais-vu. On ne comprend pas ce qui se passe et ça nous rend vraiment inquiets, explique Jean-Pierre Brun, un courtier en riz basé dans le sud de la France. En ce moment, c’est la récolte du riz en Asie. A cette période, les prix redescendent habituellement. Or, là, ils restent extrêmement élevés. »

Certains Etats exportateurs garderaient leur marchandise pour la vendre au plus haut. Devant la panique, des pays producteurs comme le Vietnam, l’Inde ou la Thaïlande ont interdit les exportations. Des fonds spéculatifs sont aussi entrés dans la danse. « La variation des prix à court terme les a beaucoup intéressés. Et désormais, ils participent à cette volatilité du marché », analyse Andrée Defois, de la revue spécialisée Stratégie grains. En Europe, où la part du budget des ménages dans l’alimentation reste mesurée, les effets de la crise ne se font pas trop sentir. « Mais dans les mois qui viennent, le panier de la ménagère française va augmenter dans des proportions importantes, prévient Jean-Pierre Brun. Car il va bien falloir répercuter la hausse actuelle des prix. Et cela se fait avec six mois de retard. » Pour l’heure, c’est la situation dans les pays en voie de développement qui inquiète. La France a envoyé cette semaine à Haïti une aide alimentaire de 800 000 euros. La FAO a débloqué 17 millions de dollars.

Autant de cautères sur une jambe de bois. « Sur le long terme, il va falloir trouver des solutions qui permettent de produire plus et mieux. C’est le défi auquel doit faire face la recherche mondiale », estime Hervé Guyomard. Et il y a urgence. Chaque année, la population mondiale augmente de 80 millions d’habitants.

Par Antoine MALO
Le Journal du Dimanche

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